Comment tout est déjà en train de s’effondrer

Le concept d’effondrement écologique, social, financier, politique est devenu familier dans mon entourage. Pour autant, le mot lui-même établit, à mon avis, un léger malentendu dans sa radicalité et dans sa temporalité.

« Comment tout peut s’effondrer » : le livre qui a popularisé le concept induit un potentiel de mur qui se casse la gueule ; une chute rapide et générale, avec, à l’horizon, une ambiance à la Mad Max, une société globalement à l’arrêt, sans pétrole, et à couteaux tirés. Cette rapidité s’exprime concrètement par une date présumée sans retour – tout est dans le « peut »-, qui est, selon les collapso, celle du pic de pétrole, de la fonte du permafrost, du prochain crack boursier, des trois ensemble, j’en passe et des meilleures. Les possibilités sont vastes.

Il est probable qu’à l’échelle géologique, hélas, ces événements se suivent effectivement très rapidement, sans aucun égard pour notre avis sur la question climatique, quelle qu’elle soit. A l’échelle de l’individu, il serait plus lucide de parler de pourrissement, et de comprendre que ce pourrissement est déjà bien à l’oeuvre.

Car on le sait déjà : il y a beaucoup moins d’espèces autour de nous aujourd’hui qu’il y a 40 ans. Il y en aura juste encore moins bientôt, au point que les scientifiques parlent maintenant d’une stérilisation possible de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Il y a déjà moins de pétrole conventionnel qu’en 2008. Le shale oil n’est qu’un ultime baroud d’honneur, très symptomatique de cette fin de règne. Il y a déjà des migrations climatiques. Il y en aura juste de plus conséquentes année après année. Il y a déjà des écosystèmes entiers dévastés ; on a juste pris collectivement le parti de continuer ainsi. Il y a déjà une montée des eaux, avec par exemple des aqua alta qui menacent d’un effondrement très réel Venise. Il y a déjà de moins en moins d’argent et de temps, ici pour les hôpitaux au bord de la rupture, là pour les smicards, là-bas pour les retraités, pour les collectivités locales, pour la justice, pour l’éducation, pour la Grèce, pour les pauvres… Je ne vous apprends rien qui ne se passe pas déjà.

Nous aurons de plus en plus de sécheresse et d’ouragans ; de plus en plus de Trump et de Brexit ; de plus en plus de crispations, et de fanatismes. Tout cela existe déjà, ici, maintenant : c’est en cours. On s’y est déjà habitué. Nous avons le nez dessus. A l’échelle d’une vie, ça va vite et lentement à la fois.

Ce vocabulaire du « tout ou rien », intégré dans le mot « effondrement », est efficace visuellement, mais il pose à mon avis un problème de compréhension et d’action ; car il nous place dans l’expectative, dans l’attente d’une date fatidique, alors même que partout autour de nous, les signes de la gangrène sont évidents : il suffit d’écouter avec un peu de lucidité ce que disent les scientifiques ou, à défaut, d’ouvrir les yeux sur nos coins de campagne (le truc vert et sans habitants derrière la zone commerciale).

Le pourrissement est à l’oeuvre. Il reste des parties saines, des possibilités d’action et de lutte ; là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve. Le pourrissement fait partie de nous, il ne nous est pas extérieur comme peut l’être l’effondrement. Il y a des choses à sauver.

Mais bien sur, il faut trancher à un moment.

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