Le programme du CNR, un exemple à méditer ?

En ces temps d’épidémie, les appels à une réflexion sur notre monde et à de nouvelles orientations politiques se succèdent. Cependant, j’ai un doute sur la méthode. Ces dernières années, j’ai milité dans un certain nombre de mouvements associatifs ou politiques. J’ai vu défilé un certain nombre de crises, d’appels, de pétitions, de programmes et de campagnes qui avaient tous d’excellents arguments – à mon avis. Mais qui n’ont guère modifié le cours des choses, à cette heure.

Je garde de ma lecture de Deep Green Resistance l’idée que nous avons beaucoup à apprendre des combats passés. A mes yeux, un moment charnière de notre histoire politique et sociale récente est, par exemple, la Libération. J’ai relu le programme du CNR et cherché à comprendre les raisons qui ont permis à ce texte d’être traduit en une réalité concrète. Elles ne sont qu’accessoirement dans le texte, à mon avis. Je l’ai lu en parallèle avec un certain nombre de propositions contemporaines plus ou moins récentes (« Les jours heureux », le programme du collectif Roosevelt, le Pacte pour la Transition, etc). Je crois qu’on peut écrire tous les programmes que l’on veut : le plus important n’est pas le contenu, mais les conditions qui le rendent possibles. Je vous partage ma liste :

  • Le moment est évidemment crucial : la sortie d’une crise sans précédent, telle que fût la guerre. Nous verrons jusqu’où cette épidémie nous mènera, mais disons que, pour l’instant, elle est peut être candidate au qualificatif de « crise majeure » ;
  • Le rapport de force : une famille politique est suffisamment puissante pour orienter (à gauche) un certain nombre de décisions d’après guerre… (mais avec un homme de droite en chef du gouvernement, voir ci-dessous). La collaboration a complètement discrédité l’aile la plus conservatrice du pays. Il s’agit d’un phénomène plutôt rare historiquement, il me semble. On peut prier pour un équivalent (très édulcoré) en 2020, en souhaitant qu’à l’échelle mondiale, l’ère ultralibérale Thatcher-Reagan se referme par un crash Trump-Bolsonaro.
  • Le retrait des égo : il est frappant de constater que, lorsque l’on parle du programme qui a été fait à la Libération, on parle d’un collectif : le Conseil National de la Résistance, cinq personnes dont les noms ne sont guère restés dans l’histoire. Ils représentaient cinq puissantes mouvances, et se sont effacés derrière leur rôle . Le programme lui-même contient cependant le nom du Général de Gaulle.
  • Le symbole : on parle ici d’un programme de gauche… dirigé par un symbole de la lutte, de droite, à savoir de Gaulle. C’est à la fois la reconnaissance de l’importance du symbole, d’un choix pragmatique et puissamment unificateur. C’est peut être aussi du réalisme dans un pays où la moitié conservatrice de la population reste attachée à l’homme providentiel, le chef, le leader, ou, disons, l’incarnation. A méditer.
  • L’universalité… d’où un programme consensuel, dû au fait qu’il émane d’un large spectre politique. Lorsque la SFIO fait acclamer ce programme, elle considère les nationalisations non seulement comme une mesure socialiste, mais également comme une mesure patriotique. Il faut dire qu’à l’époque, les démocrates chrétiens du MRP eux-mêmes appellent à la révolution et à la fin du « régime capitaliste et de la dictature de l’argent », ce qui facilite tout de même bien les choses. Dans la crise du Covid, on peut voir qu’une relocalisation de la production, par exemple, parlerait autant aux sensibilités de gauche qu’à celles de droite ;
  • Une division simple et compréhensible par tous. Soit vous êtes du coté de la Résistance, soit vous êtes un collaborateur. Il n’est pas dit que cette simplification doive s’appliquer à la stigmatisation d’un sous-groupe humain ;
  • Un fort appel à l’action locale (donc individuelle, jusqu’à un certain point, ce qui est une façon de rendre du pouvoir aux gens) s’appuyant sur des réseaux locaux existants et puissants ;
  • Un programme court, excessivement simple à comprendre, s’appuyant sur des principes, et sans aucune digression technique. On parle de suffrage universel, de liberté d’expression, de respect de la personne humaine, du subordination de l’intérêt particulier à l’intérêt général… En ce sens, le programme est également universel et assez neutre. C’est un aspect différenciant essentiel, à mon avis. Notre époque contemporaine produit en permanence des kilomètres de propositions argumentées, elles-mêmes commentées en tous sens, jusqu’à l’absurde, mais surtout sans réussite. On a l’exemple, ici, d’un texte englobant et prêtant finalement assez peu le flanc au commentaire (sans préjuger du travail qu’il aura fallu fournir pour en arriver là, bien sur).
  • Un programme faisant appel à l' »instinct patriotique », si je puis dire ; c’est du moins comme cela que je le ressens – il me semble que ceux qui n’ont pas vécu de guerre (j’en fais partie) ne peuvent guère juger de ce sentiment. Je crois qu’aujourd’hui, on ferait appel à « l’instinct écologique » (j’espère que ça existe bien).

L’histoire ne se répète pas, bien entendu, car les conditions et la mise en œuvre de ce programme l’ont, en quelque sorte, transmuté : mais l’histoire peut rimer, selon le bon mot de Mark Twain. Les mouvements et programmes pour lesquels j’ai milité n’ont jamais coché et ne cocheront jamais toutes les cases, c’est évident. Mais l’Histoire reste instructive et devrait, quelque part, nous inspirer.

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